dimanche 13 décembre 2020

Les voies de Saint-Jacques


Comment draguer la catholique sur les chemins de Compostelle est un pensum érotique torché par Étienne Liebig dans lequel le narrateur décrit par le menu ses prétendues escapades sexuelles sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle.

Mais l'ouvrage ne se limite pas à la description d'ébats et de débats préliminaires. L'auteur a des velléités de sociologue et il nous livre quelques commentaires pontifiants sur le catholicisme dont il prétend avoir pénétré les mystères. On a aussi droit à des portraits (voire des fresques) psycho-sociologiques d'une grande finesse, brossés à grands traits rageurs. Parfois, la caricature confine à l'absurde, comme ici, à la fin d'une caractérisation très subtile de l'espèce « catholique traditionaliste » (aussi appelée, avec une grande profondeur de vue, « catho facho ») :

Elles sentent la condamnation sans appel des pauvres, des exclus, des immigrés, des avortées.

On peut hypothétiquement concevoir que des catholiques mal inspirées et mal catéchisées en viennent à confondre l'acte peccamineux avec les personnes qui l'ont commis, mais alors il aurait fallu écrire « des avorteurs », voire « des avorteuses ». Or, comment des catholiques anti-avortement pourraient-elles condamner des embryons ou des fœtus avortés (qui plus est, de sexe féminin) ?

Mais le plus fort, dans tout ça, c'est que ce livre pourrait très bien servir à l'édification religieuse des lecteurs. Après cet égrenage fastidieux d'ébats de plus en plus fatigués, je n'étais pas mécontent que le narrateur se fasse un peu sermonner par une religieuse. Celle-ci avait surpris les mots de la dernière victime d'Étienne, dans la cuisine.

S'engage un petit échange de vues :

    Pourquoi résister, pour qui ?

    Mais pour donner une valeur aux relations humaines ! L'amour, vous connaissez ce mot ? L'amour qui transcende la sexualité et donne toute sa valeur à l'acte

    L'amour, cet infini à la portée des caniches…

    Je connais la formule, Étienne. Vous vous prenez pour un loup, c'est ça ? Il vous faut de la viande fraîche tous les jours ?

Mais, quand après qu'Étienne a encore énoncé quelques clichés éculés, la nonne se tait et, d'une seule main, passe aux actes, j'ai été passablement surpris. Épuisé, le narrateur s'avère impuissant à répondre à ses sollicitations et la religieuse ironise : « Alors, c'est ça, votre Tout-Puissant ? Déployez-le, Étienne, faites-le sortir des nuages, déclenchez la foudre et le tonnerre ! » Piteusement, il finit par lâcher : « Si vous me laissez du temps, je suis sûr que… — Du temps, nous en avons, nous autres catholiques, parce que notre Amour est éternel ! Mais pas vous, Étienne. (…) Je veux que vous partiez. Maintenant. »

Plus tard, le narrateur se désole de n'avoir pas su se montrer à la hauteur face à la religieuse (qu'il convoitait pourtant de préférence à celle qu'il a finalement choisie), « ne serait-ce que pour lui montrer qu'elle avait tort ». L'orgueil, nous y voilà, ce péché capital, bien pire, nous dit l'Église, que les péchés de chair.

dimanche 7 juin 2020

Le Pen

Comique troupier, chansonnier, amuseur public, il a trollé la politique française pendant plus d'un demi-siècle. Il n'a jamais convoité sérieusement le pouvoir. Il tient plus du diablotin facétieux sorti de sa boîte que du satan malévolent qui menacerait la République. L’œil qui frise et rigolard, il débite son analyse et ses bons mots avec la délectation d'un comédien sûr de ses effets.

Oui, comme l'a dit Lionel Jospin, après avoir lui-même quitté la scène, l'anti-fascisme était du théâtre*, mais Jean-Marie Le Pen ne s'est-il pas complaisamment prêté au jeu ?


* Lionel Jospin, Émission « Répliques » du 27 octobre 2007 sur France Culture.

mercredi 18 avril 2018

Personne ne présiderait mieux aux cérémonies du 14 Juillet qu'un roi.

Nouveau commentaire laissé sous un article de M. Tandonnet :
Réflexions sur l'avenir politique

Un 21 janvier 1793, dites-vous ?

Quand je vous lis, encore une fois, j'ai l'impression que tout ce que vous énumérez milite en faveur du retour du roi. La restauration de la monarchie aboutirait évidemment à une dépersonnalisation du pouvoir. Ravalé au rang de Premier ministre, Macron passerait moins de temps à parader à la télévision, aux Bernardins, ou au Parlement européen, pendant que le roi, avec l'impavide majesté qui le caractérise normalement, remplirait son office avec davantage d'efficacité. Les discours soignés de Sylvain Fort ne perdraient rien à être prononcés par une bouche royale. Macron se complairait moins en paroles incantatoires et m'est avis qu'il serait remplacé par un besogneux, un faiseux moins verbeux, car le rôle hybride qu'il occupe actuellement serait devenu superflu.

Ma verve monarchiste s'est épuisée pour l'instant. Je reviendrai vers vous une autre fois.


dimanche 17 décembre 2017

« ne nous induis(ez) pas en tentation », la suite

Commentaire adressé à un commentateur qui propose, avec l'abbé Carmignac, « ne nous laisse pas consentir à la tentation » :

J'aime assez cette traduction. Mais comme le remarquent justement certains (l'initiative des catholiques francophones a été remarquée dans d'autres sphères linguistiques), triturer la traduction d'une prière qui nous lie avec la trame des fidèles du passé n'est pas un bon signe.
Encore une fois, les versions en de nombreuses langues européennes disent plus ou moins « ne nous induis(ez) pas en tentation » et personne ne trouve rien à redire. Jusqu'à cette drôle d'initiative des francophones. Cela signifie sûrement quelque chose.
Si le verbe « induire » ne convient pas parce qu'il ne serait pas d'un usage assez courant, que penser des formules archaïques de la version anglaise par exemple ?

Pourquoi cette rereformulation ?
C'est à en perdre son latin.


jeudi 23 novembre 2017

« ne nous induis pas en tentation » 2

Voici un commentaire que je viens de soumettre à l'imprimatur de l'abbé de Tanoüarn sur son blogue, concernant les spéculations fumeuses de R. Enthoven, suscitées par la nouvelle traduction du « Notre Père » :

Que pensez-vous de l'expression « ne nous induis pas en tentation », qui n'a pas emporté les faveurs du comité de révision ? Le seul prétexte allégué est que « le sens du verbe "induire" n’est plus suffisamment "courant" pour être d’un usage clair ».
Mais ce motif me semble bien léger... La langue employée dans l'exercice du culte doit être différente de l'usage qui en est fait dans les circonstances plus triviales de la vie courante.
D'ailleurs, à l'usage, répétée par des millions de bouches francophones, cette expression deviendrait courante, justement. (Je me cite.)
Et contrairement à « entrer en tentation », l'expression « induire en tentation » n'est pas une innovation langagière. Elle est dûment consignée dans les dictionnaires, illustrée par de nombreux auteurs, etc. (Elle ne sort pas seulement de l'esprit tourmenté de quelques théologiens linguistes.)

L'interrogation de M. Enthoven, et son interprétation à côté de la plaque (et potentiellement malveillante) ne viennent pas de nulle part.
Dans les autres langues on n'éprouve pas le besoin de retraduire aussi souvent cette formule.
« ne nous induis pas en tentation », c'est ainsi que l'on pourrait traduire la formule utilisée en anglais, en allemand, en néerlandais, etc.

Est-ce à dire que la traduction latine de Saint Jérôme, patron des traducteurs, était fautive et hétérodoxe ?

Les francophones seraient-ils les seuls, en 2017, à bénéficier d'une traduction fidèle et satisfaisante ?

jeudi 16 novembre 2017

Queneau et l'écriture « inclusive »

L'écriture inclusive détruit systématiquement le potentiel créatif de la langue française.
Pour mieux comprendre, voyons comment Raymond Queneau joue avec la grammaire du français. Au lieu de bousculer la langue, de la forcer, il la manie délicatement, comme un instrument de musique. Voici deux exemples où se manifeste avec éclat son art de littérateur :
Il écoutait attentivement les remarques, les interjections, les plaisanteries, les jurons, les brocards. Il y ajoutait les siens et les siennes. (Les Derniers Jours)
L'emploi conjoint des deux genres a toute sa place. Le personnage (aveugle) ne manque pas une occasion de mêler sa voix au concert général, compensant sa cécité par une langue bien pendue.
Dans cette foule, il y avait des êtres exceptionnels et merveilleux, mais aucune relation possible ne pouvait s'établir entre elles et lui. (idem)
Le genre sert ici à marquer la différence entre l'idéalisme du personnage (peut-on un mot plus asexué que le mot « être », dont le genre a évidemment une valeur de neutre ?) et son manque de connaissance pratique du sexe opposé (autrement nommé « le beau sexe », ou encore « le sexe » tout court, jolie collection d'expressions sexistes). Paralysé dans son commerce avec les femmes par son manque d'expérience et son idéalisation du beau sexe, le jeune homme préfère rester assis à rêvasser.


L'article consacré à Raymond Queneau dans le Dictionnaire encyclopédique de la littérature française note à la fois son inépuisable créativité, ses recherches sur le langage, notamment à travers l'Ouvroir de Littérature Potentielle, la place essentielle qu'occupent les personnages féminins dans son œuvre (« éléments moteurs des romans qu'elles habitent ») et son imperméabilité aux modes. Qu'aurait-il pensé de cette initiative inepte et barbare qui dénature le langage en y important les névroses du temps ?

lundi 6 novembre 2017

Le roi bourgeois

J'en rajoute une couche sur la monarchie :

Vous avez raison : nous sommes à l'époque du sujet roi. Voilà pourquoi je pense qu'un roi bourgeois, un roi citoyen, ne serait pas de trop et ne déparerait pas le tableau. Tous les rois et reines de notre époque sont, à des degrés divers, des monarques bourgeois, mais ce qu'ils gardent de transcendance est un gage de stabilité, une garantie pour l'avenir. Pour mettre fin à l'idolâtrie déplacée du président de la République, suivie de crises d'iconoclasme, il est urgent de rétablir la monarchie.

N'est-ce pas frappant ? Les familles régnantes mènent des vies beaucoup plus réglées, normales que la plupart de nos dirigeants politiques déconnectés du monde réel. Malgré leur position, en haut de la hiérarchie sociale, les familles royales vivent plus bourgeoisement que l'aristocratie hors-sol qui gouverne. Elles renvoient une image de domesticité rassurante, qui contraste avec les vies tumultueuses de nos élites.